Nous avons plein d’idées pré-conçues dans la tête. Elles sont issues de nos lectures, de notre éducation, des expériences que nous avons vécues depuis que notre esprit a pénétré le corps, donc à un certain stade fœtal différent pour chacun de nous. Ces croyances conscientes ou pas sont les causes de tous nos problèmes dans la vie, toutes nos insatisfactions, ce que le bouddhisme nomme la souffrance.

Une partie de ces croyances ont une origine mentale, conceptuelle et on peut probablement en venir à bout par la connaissance. Mais une grande partie sont issues d’expériences bien ou mal vécues qui ont fixé un référentiel qu’il n’est pas possible de transformer par la seule action du mental, du savoir, de la compréhension. Le seul moyen d’y parvenir est de vivre une expérience directe en relation avec notre essence : l’esprit.

 

Corps et esprit

Une des croyances les plus profondément enracinées en nous est celle d’un soi. A sa naissance, le bébé ne fait pas la différence entre dedans et dehors. Et pour cause, il n’y en a pas. Mais pour survivre en tant que personne présente dans un corps, il faut apprendre les limites de ce corps physique. De l’identification initiale à tout, on passe à l’identification à ce corps.

Parce que l’expérience du vivant se fait à travers des sens, il y a confusion entre ce que nous sommes vraiment et ce que nous percevons de la matière, c’est à dire ce corps. De sorte que je crois que ce que je suis, le soi, est ce corps et les pensées qui vont et viennent à l’intérieur.

 

Je suis bien plus que de la simple matière

C’est ainsi que Robert Monroe, un américain qui a découvert un moyen simple et rapide d’accéder à des états de conscience modifiée grâce au son, démarre ses sessions.

« Je suis plus que mon corps physique. Et parce que je suis plus que de la simple matière, je peux percevoir ce qui est plus grand que le monde physique. »

Mais notre conscience ordinaire reste assujettie à cette matière, à ce corps avec laquelle elle se confond. Nos rêves sont déjà un endroit où notre esprit s’affranchit de telles limites. C’est pourquoi les univers oniriques sont riches et déconcertants. Ce sont des lieux de digestion et d’apprentissage. Mais pour la plupart d’entre nous, nous n’y contrôlons rien et ne sommes pas capables de ramener dans la conscience ordinaire ce que nous avons pu y trouver.

Il faut donc des expériences particulières pour prendre conscience de ce que nous sommes vraiment, en particulier que le corps n’est qu’un véhicule et que le corps et l’esprit sont deux choses très différentes.

A partir de là, il est possible de s’intéresser à l’esprit pour ce qu’il est et de travailler avec lui pour le développer. L’esprit s’entraîne, tout comme le corps d’un sportif.

L’expérience directe

L’expérience directe est une situation où quelque chose est vécu en conscience, par opposition à toute approche intellectuelle où seuls des concepts sont manipulés.

On peut échafauder de nombreux concepts qui ne représentent en rien une réalité. Ces idées peuvent être séduisantes et perdurer longtemps comme croyance individuelle ou collective. Pour autant, elles ne sont pas utiles à notre transformation ni même à notre réel confort car penser n’est pas être. On ne peut pas penser et être en même temps, n’en déplaise à ce qu’on fait dire à Descartes.

La réalité décrite par une idée ne peut pas être prouvée. Si je communique cette idée à quelqu’un d’autre, la seule chose qu’il peut faire c’est me croire. C’est ce qu’on appelle la foi. Et c’est utile pour se donner le courage de passer à l’expérience directe. Mais cela reste une croyance.

Donc pour approcher la réalité et avoir une chance que cette expérience nous transforme, il faut se placer dans un contexte où, d’une façon ou d’une autre, on peut échapper au fait de penser, c’est à dire d’élaborer dans sa tête une histoire à partir d’un stimuli quelconque : une idée, une vision, un bruit, …

De la foi à la connaissance

Attention, ne croyez pas que le but ultime soit d’arrêter de penser. Il s’agit uniquement d’arrêter le bruit des pensées pour permettre à quelque chose de plus délicat et caché de se révéler le temps de l’expérience.

Ce qui a été vécu au cours de l’expérience directe ne relève d’aucune théorie ou croyance. C’est une réalité qui a été vécue personnellement. Comme toute chose, cela requiert de l’entrainement et un cadre pour avancer sereinement. De nombreuses expériences sont le pur produit du mental qui ne se laisse pas évincer si facilement. A l’aide d’un guide ou d’un enseignant, on apprend à déjouer ces pièges et à progresser. C’est aussi pour cela qu’il est intéressant de disposer de différentes approches pour progresser plus surement dans l’univers de l’expérience directe.

 

De l’art d’arrêter d’élaborer des histoires

Suivant la nature des expériences que l’on veut mener, il existe plusieurs voies que l’on peut classer en deux grandes catégories : celles basées sur la concentration et celles basées sur l’attention.

En règle générale, notre esprit se laisse facilement distraire. Il consomme ainsi beaucoup de temps et d’énergie à changer de contexte et à perdre son fil. En se concentrant, il ramène cette énergie en un seul point qui est ce sur quoi il se concentre. Se faisant, puisqu’il y a moins de distractions, un calme intérieur s’établit petit à petit. C’est le premier avantage de ce type de pratique que d’amener cette tranquillité qui peut perdurer plusieurs heures après l’expérience.

Certaines techniques se concentrent sur le corps, par exemple à l’aide de postures comme dans les yogas, ou sur le souffle. D’autres, comme certaines pratiques du bouddhisme tantrique, prennent le corps subtil (les canaux et les chakras) ou l’esprit lui même comme objet de concentration. Dans les niveaux les plus avancés, on peut atteindre l’absorption. On est alors complètement coupé de ses sens et présent uniquement à ce sur quoi on s’est absorbé. L’esprit atteint alors un très haut niveau énergétique qui, tel un faisceau laser, peut être utilisé pour se transformer intérieurement. Mais c’est réservé à des yogis extrêmement entraînés.

Deux exemples d’approche

Dans le Reiki traditionnel, qui est pour faire court une variante des pratiques tantriques, on utilise des visualisations en relation avec le corps subtil pour vivre l’expérience directe.

Dans Vipassana, qui est à la base de toutes les techniques de pleine conscience à la mode en ce moment, c’est l’attention qui est mise en œuvre, c’est à dire le fait d’être conscient à chaque instant de ce qu’il se passe, en particulier l’attention au corps. L’expérience, qui prend toute sa signification lors de retraites, consiste à rester pur observateur, quoiqu’il advienne pendant que l’on médite assis ou en marchant, voire même en mangeant, en se douchant … Dans la vie courante, on ne fait jamais cela. Si quelque chose nous fait envie, on court après. Si une pensée nous traverse, elle devient une histoire que le mental brode. Si quelque chose nous dérange, on fuit. On bouge sans cesse pour échapper au moindre inconfort postural. Moyennant quoi on n’est jamais dans le moment présent.

Faites l’expérience : s’appuyer sur le tangible pour éliminer nos fables

Notre corps est une réalité qui n’est pas discutable. On peut douter de ce que l’on perçoit à l’extérieur du fait de la faiblesse de nos sens. On peut accepter ou pas le fait que nous sommes plus que de la matière. Mais tant que nous sommes vivant, nous avons un corps et une respiration.

Chaque fois que nous sommes dans une situation difficile, nous pouvons faire une expérience directe en nous rapprochant le plus possible de notre respiration, en suivant notre ventre qui monte, puis descend avec elle. Ce faisant, nous nous rattachons à quelque chose de tangible et nous détachons de ce que nous percevons de la situation et qui se réverbère dans notre mental pour engendrer de la souffrance. Le seul moyen de regagner du calme intérieur, c’est d’arrêter de suivre les pensées qui sont juste des fables que nous nous racontons à nous même.

L’esprit est très rapide et s’emballe tout aussi vite sans entrainement. Le corps qui est fait de matière est plus lent et stable. C’est notre chance de pouvoir nous appuyer sur lui pour mettre de la distance avec nos pensées, nos croyances qui engendrent notre souffrance. C’est bien ce qu’il se passe lorsqu’on fait un cauchemar. Dans une situation insupportable, l’esprit réactive le corps en nous réveillant et ouf, soulagement, ce n’était qu’un rêve …